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L’instant précédant le premier jour du monde

Rien, il n’y avait rien. Je comprends votre scepticisme, on ne peut ni voir ni toucher le rien, on ne peut même pas l’imaginer. Comment imaginer le rien autrement que comme l’absence de quelque chose ? Mais l’absence, c’est une absence, de quelque chose, ce n’est pas rien. Comment dès lors narrer l’instant précédant le premier jour du monde, enfin le moment où il n’y a rien, alors qu’on ne sait rien de rien ?

Faisons comme si de rien n’était et prenons ce rien pour un rien. Ce n’est pas très important au fond si notre esprit étriqué se révèle incapable de le concevoir. Prenons le parti de l’accepter comme un fait qui nous dépasse. Oui, je sais, c’est dur, mais un peu d’humilité ne fait jamais de tort (1).

Quoi qu’il en soit, quand nous aurons admis le rien que nous ne comprenons pas, quand nous aurons même accepté que nous puissions être incapable de le comprendre, il nous faudra accepter aussi que le temps n’existait pas. Il n’y avait rien et cela instantanément. Ou éternellement, c’est selon. Difficile dès lors de se réfugier dans l’idée qu’après le rien il y a eu quelque chose, puisqu’il n’y avait ni avant, ni pendant, ni après. L’affaire est peut-être mal engagée …

Il nous faut, vous l’aurez sans doute compris, quitter l’univers du raisonnement pour entrer dans le monde du rêve. Et dans le rêve, nous n’aurions aucune début, mais un mouvement. Il est là, simplement, ce mouvement qui crée une distinction, une différenciation. Le mouvement peu à peu prenait substance, épaisseur peut-être. Et du mouvement naissait l’antagonisme, qui lui-même précédait l’individuation. Dans la masse sombre occupant la totalité de notre image apparaissaient quelques zones plus lumineuses, des halos colorés. Les voyez-vous ? N’essayez pas de les distinguer, de leur donner trop de corps, ou une forme. Nous n’en sommes pas là encore.

Et toujours le mouvement, comme une danse lente, les zones distinguées se rapprochant ou s’éloignant, s’estompant ou se renforçant tour à tour. En se frôlant, certaines se regroupaient, faisaient masse. D’ailleurs la substance même de notre rêve a changé, l’avez-vous remarqué ? Il se fait plus épais, plus granuleux peut-être. Là, deux masses, deux entités distinctes se rapprochent et fusionnent. L’une grande, ronde. L’autre, plus petite, se déplace en vibrant, avant de pénétrer la première. Rencontre, fusion, le début de l’être. Premier jour du monde, dont personne ne me fera croire qu’il aurait eu l’outrecuidance d’exister avant moi …

Sortie du rêve. Réveil, un peu tristounet. Nous ne connaîtrons jamais le néant, l’infini, nous ne sommes pas construits pour cela. Mais si nous pouvons aborder une infinité de mondes finis, cela devrait pouvoir suffire …

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(1) Reconnaissons le: si nous sommes incapables de concevoir ce qui n’est pas exister, comment pourrions-nous avoir seulement une idée de notre propre existence ?