Le syndrôme de la Tour d’Ivoire

Ma Tour d’Ivoire à moi n’est pas californienne mais elle n’en est pas moins très belle et loin, loin, loin de (presque) tout. Choix délibéré et assumé. Mais ici je ressens moi aussi les tensions dont témoigne Edgard MORIN. J’évoque là une analogie de situation, je ne me permettrais pas de comparer ma démarche à celle du Maître ! Eh oui, il me faut souvent mettre un sérieux bémol à mes coups de cœur ou de colère, plonger dans les livres alors qu’il faudrait peut-être descendre dans la rue, ou chercher dans la montagne ou les torrents l’apaisement qui me permettra d’échanger tranquillement avec mes congénères, une tasse de café à la main, à la terrasse du bar. Le labyrinthe dans lequel je me suis engagé avec ce blog n’est pas un pur concept intellectuel, c’est d’abord une démarche humaine, faite de sang, de faiblesses et d’errements.

Il m’a fallu plonger dans ce problème (1) fondamental en me détournant de la sollicitation du présent. Mais ce présent, c’est cette crise (2) qui m’atteint, me disperse, me transperce. Le propre objet-sujet de ce livre (3) revient sans cesse sur mon travail pour le dynamiter. Les bruits du monde (…) me frappent au cœur. Je travaille au milieu de ces oliviers, de ces vignes, dans ces collines près de la mer alors qu’un nouveau minuit avance dans le siècle (4); son ordre écrase; son insolence inspire respect, terreur et admiration à ceux qui sont autour de moi et qui, dans mes silences, me croient des leurs.

E. MORIN, La méthode, tome I La Nature de la Nature, 1977.

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  1. La fondation d’une théorie de la complexité, vaste corpus novateur, esquissé avec ‘Le Paradigme perdu, la nature humaine’ (…) puis développé sur près de trente ans (de 1977 à 2004) avec les six tomes de La Méthode (…).
  2. EM a de très longue date, ressenti, analysé, anticipé la crise majeure qui nous touche aujourd’hui et ses différentes facettes: écologique, économique, sociale mais également anthropologique et spirituelle. Il en avait compris la profondeur et la complexité. S’il témoigne ici de la difficulté qu’il y avait, dans sa démarche personnelle et scientifique, à faire non pas un pas de côté, mais dix ou cent, pour être à même de mieux comprendre cette ‘crise’ alors qu’il en ressentait déjà les prolégomènes de manière aiguë au milieu de seventies , que devrions-nous dire aujourd’hui, 40 ans plus tard, alors que le navire prend très sérieusement de la gîte ?…
  3. La méthode (réf. ci-dessus).
  4. Le vingtième siècle donc. EM a été marqué par la seconde guerre mondiale (il a été militant communiste et résistant) et le fascisme national-socialiste. La montée en puissance, déjà perceptible pour les plus attentifs à la fin des années soixante-dix, d’un techno-capitalisme aux racines profondément enracinée dans notre histoire anthropologique et sociale, a sans doute ravivé chez lui des douleurs liées aux événements de la seconde guerre mondiale. Et ce alors que l’état d’esprit général de l’époque était clairement favorable au ‘progrès’, à la technique et à la croissance. Si les thématiques qui alertaient déjà EM à l’époque se sont aujourd’hui aggravées et/ou vulgarisées et à ce point qu’elle ne peuvent plus être tenues sous le boisseau comme c’était largement le cas à l’époque où ces lignes furent écrites, on remarquera que les valeurs ‘mainstream’ n’ont guère fondamentalement changé depuis !